Disparu le 30 septembre 2020 au Ghana, Sassan Kouao Édouard aura marqué l’histoire de Niablé et, au-delà, celle de la Côte d’Ivoire. Planteur à succès, mécène, bâtisseur et figure de la lutte pour le multipartisme, il a consacré une partie de sa fortune au développement de sa région et au soutien des plus démunis.
Le 30 septembre 2020, à 17 h 30, Sassan Kouao Édouard rendait son dernier souffle au Ghana, loin de sa terre natale. Né en 1936 à Niablé, ville située à la frontière orientale de la Côte d’Ivoire, cet illustre planteur aura traversé près d’un siècle d’histoire nationale, laissant derrière lui le souvenir d’un homme dont la réussite personnelle s’est largement transformée en actions au bénéfice de sa communauté.
Son parcours commence dans les plantations. Sans avoir eu la chance de fréquenter l’école, Sassan Kouao Édouard s’impose pourtant comme l’un des grands producteurs de son époque. Sous la présidence de Félix Houphouët-Boigny, il remporte à trois reprises la Coupe nationale du progrès, distinction alors attribuée au meilleur planteur de l’année. Une performance qui témoigne de son savoir-faire et de son poids dans le monde agricole ivoirien.
Mais le nom de Sassan Kouao Édouard restera également associé à une page importante de l’histoire politique de la Côte d’Ivoire.
Les 20 millions qui ont contribué à faire vivre le multipartisme
En 1990, alors que le pays connaît les premières grandes ouvertures politiques de l’ère multipartite, Laurent Gbagbo décide de se présenter à l’élection présidentielle face à Félix Houphouët-Boigny. La caution exigée pour participer au scrutin est alors fixée à 20 millions de FCFA.
Alors que militants, sympathisants et démocrates se mobilisent pour réunir cette somme, Sassan Kouao Édouard décide de prendre en charge la totalité de la caution. Il remet les 20 millions de FCFA nécessaires à Laurent Gbagbo. Un geste qui, selon les témoignages rapportés, est effectué à fonds perdu : il ne réclamera jamais le remboursement de cette somme.
Par cet acte, le planteur de Niablé apporte une contribution financière décisive à la candidature de l’opposant historique d’Houphouët-Boigny. Pour les militants du Front populaire ivoirien (FPI), il devient ainsi l’une des figures ayant contribué à l’enracinement du multipartisme et de la démocratie en Côte d’Ivoire.
Lorsque Laurent Gbagbo accède au pouvoir en octobre 2000, Sassan Kouao Édouard poursuit son engagement dans le secteur agricole. Avec la libéralisation de la filière café-cacao, il est porté à la présidence du Conseil des sages de l’Association nationale des producteurs de café-cacao de Côte d’Ivoire (ANAPROCI).
Au-delà de la politique et de l’agriculture, c’est surtout dans sa ville natale que son empreinte demeure visible.
Très attaché à Niablé et à sa sous-préfecture, Sassan Kouao Édouard choisit de consacrer une partie de ses ressources à la construction d’infrastructures. La villa qui abrite aujourd’hui la brigade de gendarmerie de Niablé, et qui avait autrefois servi de mairie, lui appartenait.
Son engagement en faveur de l’éducation est particulièrement remarquable. Il fait construire trois salles de classe à Angouakro, une maternité à Zouhounou et trois bâtiments de trois salles chacun à Niablé. Ces réalisations contribuent à la transformation du collège municipal en lycée municipal Nanan Kouakou Kouao le Patient 1 de Niablé.
À ceux qui auraient pu privilégier les interventions individuelles pour favoriser l’accès de leurs proches à la fonction publique, il préfère laisser des infrastructures collectives. Lui qui n’a jamais fréquenté l’école investit ainsi dans des lieux de savoir destinés aux générations futures.
Il construit également une cité, surnommée « Agban », destinée notamment à accueillir certains des premiers gendarmes affectés à Niablé. Une autre cité est édifiée à proximité du lycée pour loger des enseignants.
Derrière le grand planteur et le notable se trouvait aussi un homme décrit comme simple, affable et généreux.
Sassan Kouao Édouard apporte discrètement son soutien à de nombreuses familles. Il aide certains parents à scolariser leurs enfants, prend en charge des soins de santé, contribue au paiement de frais de conservation à la morgue et va jusqu’à offrir des cercueils à des familles confrontées au deuil.
Sa générosité ne se limite pas aux aides financières. Lorsqu’il se rendait dans sa plantation située sur la voie d’Abronamoué, il lui arrivait de transporter dans l’un de ses véhicules des paysans se rendant dans la même direction que lui. Un geste simple, mais révélateur de la proximité qu’il entretenait avec les populations.
La crise postélectorale de 2010-2011 vient bouleverser les dernières années de sa vie. Sassan Kouao Édouard se réfugie au Ghana. Depuis son pays d’exil, il nourrissait l’espoir de retrouver un jour sa terre natale, disant vouloir rentrer lorsque Laurent Gbagbo serait de retour en Côte d’Ivoire.
Le 30 septembre 2020, le grand planteur s’éteint au Ghana. Quelques mois plus tard, le 9 février 2021, son corps sans vie revient finalement en Côte d’Ivoire. Il retrouve Niablé entouré de son épouse, de ses enfants, de ses parents, de ses proches, de ses connaissances et de plusieurs hauts cadres du FPI.
Le samedi 21 février 2021, la place Laurent-Gbagbo de Niablé accueille ses obsèques. À cette occasion, l’ancien ministre Léon Emmanuel Monnet lui rend hommage et l’élève au rang de héros pour les militants du FPI.
À Niablé, Sassan Kouao Édouard n’est pas seulement le souvenir d’un planteur plusieurs fois récompensé. Il reste associé à des écoles, à des logements, à une maternité, à des œuvres sociales et à un engagement politique dont ses proches et ses admirateurs continuent de rappeler la portée.
Il aura été de ceux qui ont choisi de transformer une partie de leur réussite en patrimoine collectif. De la plantation à la politique, de la générosité individuelle aux infrastructures publiques, son parcours raconte celui d’un homme qui, malgré une absence de formation scolaire, aura investi dans le savoir, la solidarité et le développement de sa ville.
David kouassi

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