Dans ma précédente publication, je saluais l’opposition ivoirienne pour sa décision salutaire de nous rejoindre enfin dans l’exigence du Dialogue national inclusif, seule voie pour mettre un terme aux crises sempiternelles qui endeuillent notre pays. Je le faisais avec l’espoir que cette annonce ne soit pas, comme trop souvent, une profession de foi éphémère sans œuvre ni lendemain.
Aujourd’hui, après les déclarations du porte-parole du gouvernement, l’opposition se trouve au pied du mur. Va-t-elle, pour une fois, tenir ferme sur cette ligne de rupture ? Ou va-t-elle, selon une coutume bien ancrée, capituler pour rejoindre la mascarade d’un simple « dialogue politique » entre initiés afin de négocier loin du regard inquisiteur du peuple quelques strapontins ou concessions de façade, pour ensuite venir verser des larmes de crocodile à la veille des scrutins ?
Déjà, de subtiles glissades sémantiques s’observent : certains de l’opposition semblent éviter soigneusement le concept souverain de Dialogue national pour lui préférer la formule vaseuse de Dialogue politique. Restons vigilants, mais osons espérer le sursaut patriotique, car les arguments pour le fonder ne manquent pas.
I. La forfaiture du blanc-seing de 2022 et le mirage de l’absence de crise
L’argument principal brandi par le pouvoir exécutif pour dénier toute opportunité à un Dialogue national repose sur un prétendu acte de reconnaissance de la légalité des institutions et de leur fonctionnement régulier. Pour comprendre ce chantage machiavélique, il faut se souvenir qu’au plus fort de la contestation du troisième mandat, le pouvoir avait malicieusement accédé à l’ouverture d’une table ronde. Prise au piège de la répression, de la terreur et de l’indigence matérielle, l’opposition était tombée dans le panneau. Le rapport final de la phase 5 du dialogue politique, paraphé le 4 mai 2022, stipule mot pour mot :
« Le dialogue politique, qui s’est déroulé dans la courtoisie, la bonne ambiance et un climat apaisé, a consacré l’accord des parties sur le fonctionnement normal de l’État et de ses Institutions ».
Par cette capitulation, l’opposition a fourni au régime le fondement politique de tous ses refus ultérieurs. C’est en s’appuyant sur ce blanc-seing que le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, a pu asséner cette fin de non-recevoir : « Nous sommes conformes aux conclusions du dernier dialogue politique qui a dit qu’aujourd’hui, nous n’étions plus un pays en crise, que toutes nos institutions étaient installées et qu’elles fonctionnaient ».
Leur conclusion est automatique : « Puisque vous avez signé que tout fonctionne légalement, il n’y a pas de crise. Circulez, pas besoin de nouveau cadre de dialogue ! » Résultat : judiciarisation de la vie publique et embastillement à outrance. Voilà ce que coûte à la Nation l’incohérence de sa classe politique.
Heureusement, ce blanc-seing — qui n’engage d’ailleurs que ses signataires — ne repose que sur une extorsion d’aveux dictée par l’instinct de survie. Pour dévoiler la forfaiture, il suffit de gratter l’écume des discours officiels.
1. L’argument de l’absence de crise face au réel
Une crise se définit scientifiquement comme une rupture brutale d’équilibre, une période de dysfonctionnement profond et de tensions majeures au sein d’un système politique ou social. Prétendre qu’il n’y avait pas de crise au moment de la signature de ce document est un révisionnisme historique flagrant. Pourquoi le gouvernement aurait-il convoqué un dialogue politique si la paix régnait ? Le contexte volcanique de l’époque, marqué par le mot d’ordre de boycott actif, l’avènement du Conseil national de transition (CNT), des affrontements intercommunautaires sanglants et des leaders de l’opposition assiégés ou incarcérés, atteste de la gravité de la fracture. Le dialogue d’alors n’était pas l’expression d’un fonctionnement régulier, mais une cellule de crise pour panser temporairement les plaies d’un système ébranlé.
2. Le mythe du « fonctionnement régulier » des institutions
Affirmer que toutes les institutions de l’État fonctionnent normalement est un démenti cinglant infligé par la réalité institutionnelle elle-même :
• Le récent Rapport public de la Cour des comptes a révélé qu’une majorité écrasante des ministères dépense l’argent public sans produire d’efficience réelle.
• Sur le plan électoral, le gouvernement a lui-même acté l’anomalie en prononçant la dissolution de la Commission électorale indépendante (CEI) en mai 2026 sous la pression des critiques liées à son manque de crédibilité. Si l’institution fonctionnait de manière si régulière, pourquoi l’avoir alors dissoute ?
II. La vérité juridique et l’évidence systémique de la crise
Reste l’argument de la légalité, brandi comme un bouclier absolu. Certes, sur le plan formel, l’autorité de la chose jugée par le Conseil constitutionnel s’impose erga omnes à tous les pouvoirs publics. C’est une obligation juridique du pacte républicain.
Cependant, la science du droit nous enseigne que l’autorité de la chose jugée crée une vérité juridique, mais elle ne saurait transformer une fiction en vérité factuelle ou sociologique. Une décision de justice valide un statut légal, mais elle ne saurait guérir par décret l’illégitimité profonde ressentie par le corps social, ni effacer le traumatisme des conditions politiques dans lesquelles cette légalité a été arrachée.
Par ailleurs, même si l’on considérait par extraordinaire que les signatures du communiqué de 2022 étaient opposables pour la période donnée, le sont-elles encore aujourd’hui ?
Depuis, près de cinq années se sont écoulées, et le calendrier électoral s’est de nouveau heurté à un cortège d’événements tragiques.
• Peut-on sérieusement affirmer qu’il n’y a pas de crise quand des consultations électorales enregistrent encore des dizaines de morts sur le terrain ?
• Y a-t-il absence de crise quand des marches pacifiques aboutissent à des vagues de mandats de dépôt et à l’incarcération prolongée de milliers de citoyens ?
• Peut-on nier l’état de crise systémique quand les principaux dirigeants des grands partis d’opposition se retrouvent soit derrière les barreaux, soit placés sous un contrôle judiciaire permanent, ou contraints de s’exprimer sous la menace constante de poursuites criminelles ?
Lorsque, depuis plus de trois décennies, la régulation du pouvoir politique en Côte d’Ivoire se compte invariablement en bilans de pertes en vies humaines, l’anomie n’est plus conjoncturelle : elle est structurelle. S’interroger sur l’opportunité d’un Dialogue national inclusif, dans de telles conditions, relève d’un flagrant déni de réalité.
III. Le piège de l’incohérence : L’opposition face à son destin
C’est ici que l’opposition ivoirienne se trouve renvoyée à ses propres responsabilités devant l’Histoire. Si elle veut véritablement changer de cap et briser les chaînes de la partocratie, elle dispose désormais d’un faisceau d’arguments irréfutables pour tenir fermement sa ligne.
Mais ce sursaut patriotique exige des préalables non négociables : la cohésion, la cohérence doctrinale, et par-dessus tout, le courage politique. Le courage de dire ce qu’elle veut, certes avec la courtoisie républicaine qui sied, mais en des termes clairs, nets et sans la moindre ambiguïté sémantique. Les glissades verbales constatées ces derniers jours entre « Dialogue national » et « Dialogue politique » doivent cesser.
Quand on n’est pas d’accord, quand on est foncièrement convaincu d’une forfaiture, on dit non et on l’assume. Dignement. L’assumer, c’est accepter d’en payer le prix historique et politique. On ne peut pas dénoncer publiquement une injustice face au peuple et, pour des calculs manifestement alimentaires, l’adouber secrètement entre quatre murs. On ne peut vouloir à la fois le beurre et l’argent du beurre. La politique ne saurait être une éternelle négociation de survie individuelle au détriment de l’intérêt supérieur du peuple. L’opposition doit comprendre qu’elle joue sa crédibilité ultime : soit elle assume le leadership de cette exigence souveraine avec le peuple, soit elle s’apprête à signer sa propre disparition de la conscience nationale.
En définitive, les arguments juridiques et techniques du pouvoir ne résistent pas à l’épreuve du quotidien vécu par les Ivoiriens. Si les canons se taisent, la crise sournoise, profonde et latente paralyse notre cohésion. L’instauration d’un Dialogue national inclusif n’est pas une faveur concédée à l’opposition, c’est une exigence vitale pour rebâtir les fondements d’une paix durable et d’une souveraineté partagée.
L’histoire nous regarde, et le refus d’écouter le pays réel n’a jamais été une stratégie d’avenir.
Source : Konan Kouadio Siméon dit KKS.

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