La Maison blanche exporte, parmi d’autres objectifs politiques, sa rivalité avec la Chine et son opposition aux énergies renouvelables au sein de la Banque africaine de développement. Pour parvenir à ses fins, Washington accroît la pression sur son président, le Mauritanien Sidi Ould Tah.
Parmi toutes les organisations internationales, la Banque africaine de développement (BAD) ne fait pas exception. L’administration américaine de Donald Trump souhaite voir l’institution panafricaine, dirigée par le Mauritanien Sidi Ould Tah, adopter la doctrine « America First ». La 17e reconstitution du Fonds africain de développement (FAD), organisée à Londres les 15 et 16 décembre, a offert au secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, une première occasion de mettre sous pression le nouveau président de la BAD.
Washington a dans un premier temps affiché sa volonté de ne pas participer, contrairement aux années précédentes, à la recapitalisation de ce programme de prêts et de dons destiné à 37 pays en situation de fragilité économique. Sidi Ould Tah a alors tenté de convaincre le Trésor américain et le Department of State de revenir sur leur décision, en incluant certaines de leurs revendications dans la feuille de route politique pour la période 2026-2028.
Si des discussions sont toujours en cours, le Mauritanien a réussi à arracher une possible participation de 200 millions de dollars, conditionnée à la mise en place de mesures exigées par l’administration Trump, au premier rang desquelles une réforme du système de passation de marchés. La Maison blanche reproche au Fonds africain de développement la proportion élevée d’entreprises chinoises bénéficiaires de contrats. Celles-ci, en proposant des coûts moindres et un agenda raccourci ont mis la main, ces dernières années, sur la quasi-totalité des marchés passés par le fonds concessionnel, et sur 35 % de ceux de la Banque africaine de développement, dont Pékin est actionnaire à hauteur de 1,3 %.
Nouveaux critères de sélection
Sur cette question, Washington s’inscrit dans la lignée des pays européens actionnaires de la BAD, l’Espagne en tête, qui ont fait de ce sujet l’une de leurs priorités pour la 17e mouture du FAD dès la réunion préparatoire de début octobre, à Lusaka, en Zambie. Ils reprochent eux aussi à la banque panafricaine une trop forte appétence pour les entreprises chinoises. Pour mener cette réforme et travailler à l’élaboration de nouveaux critères de sélection, qui doivent également privilégier les sociétés africaines, Sidi Ould Tah a fait appel à Vinay Sharma, ancien directeur du service des achats de la BAD puis des marchés publics à la Banque mondiale.
Par ailleurs, l’administration Trump souhaite étendre le mandat du FAD à tous les types d’énergies, alors que celui-ci ne se concentrait jusqu’alors que sur le renouvelable. Un certain nombre de pays africains producteurs voient d’un bon œil un engagement croissant de l’institution panafricaine dans les énergies fossiles. Selon les résultats de ces politiques, Washington pourrait consentir à participer au FAD à hauteur de 200 millions, un montant qui doit être validé par le Congrès américain et pourrait donc être appelé à évoluer, à la hausse ou à la baisse.
Si cette possible participation américaine sonne comme une victoire pour Sidi Ould Tah, le montant annoncé reste bien inférieur aux 550 millions de dollars promis par Joe Biden en 2022, et dont la dernière tranche de 197 millions a été bloquée par Donald Trump. Premier actionnaire européen, l’Allemagne (4 %) a, quant à elle, mis sur la table 600 millions de dollars, tandis que les pays africains se sont engagés à hauteur de 183 millions. Au total, 11 milliards de dollars ont été levés, dont 2 milliards sous forme de cofinancement avec le Fonds de l’OPEP pour le développement international (OPEC Fund for International Development, OFID), et 800 millions avec la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (Badea).
Inimitié avec Pretoria
Outre l’importation de sa rivalité avec la Chine dans les couloirs de la banque, les États-Unis, principal actionnaire non africain (6,35 %), s’abstiennent ou s’opposent régulièrement aux projets concernant la Somalie, l’Érythrée et le Soudan du Sud. Plus récemment, l’inimitié de la Maison blanche avec Pretoria (AI du 08/12/25) s’est invitée dans les discussions du conseil d’administration de la banque, le représentant américain exigeant un examen bien plus pointilleux d’un projet à destination de l’Afrique du Sud. Cette inflexion de la politique américaine au sein de la BAD pourrait être accentuée dans les prochains mois, avec la possible arrivée d’un administrateur proche de l’administration Trump. Le poste est occupé depuis 2023 par son suppléant, Alex Severens.
Face à la pression américaine et au désengagement de plusieurs actionnaires historiques, Sidi Ould Tah a entrepris de diversifier les sources de capitaux. L’ancien président de la Badea entend multiplier les opérations de cofinancement avec d’autres institutions de développement et des investisseurs privés. Le FAD prévoit de lever 1 milliard de dollars sur les marchés financiers lors des deux prochaines années (AI du 13/11/25). Il ne manque à Sidi Ould Tah que l’accord d’une dizaine d’États membres pour officialiser cette introduction en Bourse du fonds concessionnel.
Le Mauritanien continue par ailleurs de promouvoir son projet de nouvelle architecture financière, qui passera par la mobilisation de capitaux africains, en particulier des fonds souverains du continent. Ce sujet a été confié à Didier Acouetey, patron d’Afric Search, un cabinet de recrutement à destination de l’Afrique. Parallèlement, des discussions sont toujours en cours au sein de l’institution sexagénaire sur une possible augmentation du nombre d’actionnaires non régionaux.
Président de la BAD de 2015 à 2025, le Nigérian Akinwumi Adesina avait entamé des discussions avec Singapour pour une possible entrée au capital de l’institution. Sidi Ould Tah a, quant à lui, été plébiscité en mai 2025 pour sa proximité avec les pays du Golfe (AI du 22/09/25). Une ouverture qui nécessitera toutefois l’approbation des gouverneurs de la banque.
Africa intelligence

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