« La gauche ivoirienne n’existe pas comme on le pense » -Assumons ce qu’est Gbagbo. Dimanche 3 avril 2026, je suis réveillée en pleine nuit. Je prends ma tablette de lecture pour terminer le livre de Chimamanda Ngozi Adichie : « Le danger d’une histoire unique ». Un passage me frappe particulièrement et me rappelle une phrase accusatrice que j’ai souvent lue ou entendue: « C’est elle, c’est cette femme, c’est cette Nady qui a empêché l’union de la gauche » En toute franchise, cette accusation ne m’affecte pas parce que ceux qui la profèrent ne le pensent pas réellement. Mais comme il faut trouver un bouc-émissaire… Dans ce passage, Chimamanda, affirme qu’il faut se méfier d’une histoire unique : « L’histoire unique crée des stéréotypes, et le problème des stéréotypes n’est pas qu’ils soient inexacts, c’est qu’ils sont incomplets. Ils font qu’une histoire devient la seule histoire… La conquête de l’histoire unique, la voici : elle dépouille les gens de leur dignité… Des histoires ont été utilisées pour déposséder et pour calomnier… Des histoires peuvent aussi servir à reprendre du pouvoir et à restaurer une dignité brisée. » Elle cite par ailleurs Chinua Achebe, qui estime qu’il « faut toujours équilibrer l’histoire » C’est dans cet esprit d’équilibre que je prends la plume. Mais soyons clairs, je ne cherche ni à me justifier, ni à me blanchir, ni accuser qui que ce soit. Je décide d’écrire cette tribune pour partager mes positions réelles comme je suis souvent invitée dans le débat politique en qualité de bouc-émissaire idéal. Je vais donc dévoiler mes réflexions sur ce qui fait l’objet de débat depuis quelques temps : l’union de la gauche. Dans les journaux, sur les plateaux-télé , sur les réseaux sociaux, on parle de l’union de la gauche comme la seule solution pour elle d’être plus forte, plus efficace. C’est vrai que l’union fait la force. Mais dans les maisons, dans les marchés, dans les bureaux, dans les conversations quotidiennes, dans l’esprit des ivoiriens, de quoi parle-t-on vraiment quand on dit gauche? On parle de gauche, on parle d’union de la gauche sans toujours dire ce que cela veut dire clairement. Et si ce débat sur l’union de la gauche était suscité pour nous éloigner de notre propre histoire politique? Je répondrai à ces questions, non pas en ma qualité d’épouse de…mais en tant que citoyenne, en tant qu’ancienne journaliste et en tant que militante de base du parti du président Laurent Gbagbo depuis 1999. C’est cette année-là que j’ai acheté ma première carte de militante. Je ne suis pas une militante active mais je ne suis pas aussi une militante passive. Il y a quelques mois, bien avant l’élection présidentielle d’octobre 2025, j’ai eu une conversation téléphonique avec Monsieur Ahoua Don Mello. J’appréciais nos échanges et sa perspective sur la politique ivoirienne, en particulier sur les grands courants politiques. Le président Laurent Gbagbo le surnommait affectueusement « le théoricien » en raison de sa profonde connaissance des différentes idéologies. Le ministre Assoa Adou est aussi un as en matière d’enseignement théorique et pratique des idéologies politiques. Ce soir-là, notre discussion a porté sur la gauche et la droite, mais plus précisément sur l’union de la gauche. Il est un fervent défenseur de cette union. Je lui ai fait part de mon opinion selon laquelle le débat sur l’union de la gauche nous éloigne de notre propre histoire politique. L’affirmation selon laquelle il faut rassembler la gauche pour être plus fort est, à mon avis, un déni de vérité. Cette phrase est souvent utilisée pour masquer la réalité. Je lui ai expliqué qu’en Côte d’Ivoire, il n’y a pas de gauche ni de droite au sens traditionnel du terme. Les idéologies, les courants de pensée, le socialisme, le panafricanisme… sont des concepts abstraits pour la plupart des Ivoiriens. Pour les jeunes, les femmes du marché, les planteurs et les fonctionnaires….la politique ne se limite pas aux programmes ou aux discours. La politique ivoirienne s’articule autour des figures qui ont marqué l’histoire du pays. Les gens refusent souvent de l’admettre, mais le président Laurent Gbagbo est devenu une figure majeure de la vie politique ivoirienne. Il peut être considéré comme le Graal politique de notre génération. Deux noms ont marqué notre pays : Félix HouphouëtBoigny et Laurent Gbagbo. Ces présidents ne sont pas que des anciens dirigeants ; ils incarnent pour beaucoup deux visions distinctes du pays, du pouvoir et du monde. Houphouët-Boigny est le père de l’indépendance, associé à une époque de stabilité, de compromis et de dialogue. Il entretenait une relation affichée et assumée avec les Occidentaux et les partenaires internationaux. En revanche, Laurent Gbagbo est le père du multipartisme et du « asseyons-nous et discutons ». Il est l’homme de la rupture des liens post-coloniaux. Il incarne une période de refondation du système politique. Sa politique visait à redonner une place aux populations marginalisées, notamment les pauvres. Il a favorisé l’école gratuite et a donné une forme de dignité aux planteurs ivoiriens. Son action se concentre sur le bien-être des masses populaires. Laurent Gbagbo est perçu par beaucoup d’Ivoiriens comme un homme de combat, un homme de résilience, mais aussi comme quelqu’un qui a apporté des changements importants dans son pays. La liberté de parole, la redistribution du pouvoir, c’est Gbagbo. Il a dit : « Donnez-moi le pouvoir et je vous le rendrai », et il l’a fait. Il est le seul chef d’état ivoirien à faire face à une guerre et il a résisté sans que l’Etat ne s’écroule. Houphouët et Gbagbo ne sont pas que des repères historiques ; ils sont devenus des repères politiques et affectifs. En Côte d’Ivoire, les affiliations politiques ne se définissent pas par des idéologies de gauche ou de droite, mais plutôt par des figures politiques. Les ivoiriens, pour aborder, les questions de bords ou d’idéologies politiques demandent souvent : “Es-tu Gbagbo ou Houphouet ?” ou “Es-tu PDCI ou PPA-CI (anciennement FPI) ?” Je ne mentionne pas le Rassemblement des Républicains (RDR) car ils s’est déclaré houphouetiste en devenant RHDP, consolidant ainsi les deux blocs politiques : Houphouet-Gbagbo. Les individus s’identifient ouvertement à ces figures et partis politiques. Les houphouetistes, qui se considèrent de droite, assument leur affiliation avec cohérence. Ils revendiquent se rassembler autour des idéaux du président HouphouetBoigny. Cependant, la gauche est confrontée à des contradictions internes importantes. L’esprit de camaraderie, symbolisé par l’utilisation du terme “camarade”, entrave-t-il la capacité à reconnaître des vérités évidentes, des réalités implacables? Quand des camarades accepteront-ils de voir ce qu’est devenu Gbagbo ? En 2011, après la crise post-électorale qui a conduit à la déportation du président Laurent Gbagbo à la Haye, aux Pays-Bas, des dissensions ont éclaté au sein du Front populaire ivoirien (FPI). Des tensions profondes ont éclaté entre la ligne politique de Pascal Affi Nguessan et celle restée fidèle à l’héritage de Laurent Gbagbo, portée par Abdourahmane Sangare. Le premier-ministre Affi Nguessan a choisi de participer au jeu politique institutionnel, collaborant ainsi avec ceux qui ont déporté le président Laurent Gbagbo sous prétexte qu’il fallait avancer et que la politique du parti ne devait pas se résumer à Gbagbo. Le Ministre Abdourahmane Sangare, surnommé le gardien du temple, et son groupe, ont, quant à eux, estimé qu’il était impossible d’extraire la vision de celui qui la porte. Ils se sont séparés pendant l’absence de celui qui les fédérait. Une séparation non pas idéologique, mais surtout émotionnelle. Ce qui fit dire à certains que: « les soutiens internes de Gbagbo sont dans l’émotion » alors que ce qui était qualifié d’émotion n’était en réalité qu’une question de fidélité, de vision, de mémoire, mais surtout de réalité. Avec la création du PPA-CI, cette réalité est manifeste. Ce parti s’est créé et réorganisé autour d’une figure centrale, d’une histoire et d’une continuité. -Qu’en est-il des autres mouvements politiques qui se réclament de gauche ? -Qu’en est-il de ces personnes qui se réclament du PPA-CI et qui appellent à l’union de la gauche ? En dehors du ministre Bamba Moriféré et de son groupe politique, la plupart des leaders des mouvements dits de gauche sont des personnes qui ont travaillé sous le magistère du Président Laurent Gbagbo. Ils avaient Laurent Gbagbo comme leader. Certains s’identifient fortement à lui en tant que marque qu’ils ont aidé à construire D’autres prennent leurs distances de la figure mais veulent partager son histoire D’autres encore oscillent entre les deux. Aujourd’hui, ce qui est réclamé sous le couvert de l’union de la gauche, c’est le retour de ces personnes qui sont sorties du parti politique de Laurent Gbagbo. Appeler à leur retour auprès du leader est une bonne chose et est même à encourager. Mais appeler à leur retour en qualité d’égal de la figure historique que représente aujourd’hui le président Laurent Gbagbo, c’est là où le bât blesse. La véritable question est donc : -peut-on réellement unir des forces politiques sans clarifier ce qui les relie réellement ? Avant d’unir, il faut définir ce qui nous rassemble. Le débat sur l’union de la gauche mérite d’être clarifié. Une seule question doit être posée à tous, de manière directe et sans ambages : autour de quoi cherche-t-on réellement à unir la gauche ivoirienne ? En réalité, cet espace politique(la gauche) reste marqué par une seule référence historique. Cette référence ramène à une autre question : peut-on se revendiquer de cet espace politique sans se situer par rapport à Laurent Gbagbo ? -Qu’est devenu Laurent Gbagbo, le camarade avec lequel on a cheminé pour aboutir au multipartisme ? -Qu’est devenu Laurent Gbagbo, l’ex-prisonnier célèbre du centre de détention de Scheveningen ? -Que représente Laurent Gbagbo pour les Ivoiriens ? Éviter de répondre à ces questions, c’est refuser d’accepter ce qu’est devenu Laurent Gbagbo, c’est maintenir l’ambiguïté qui rend impossible toute union. On ne peut pas construire une union sur du flou. On ne peut pas construire un projet commun si on refuse de nommer les repères. -Tout corps a une colonne vertébrale. Quelle est la colonne vertébrale de la gauche? -Dans toute construction, il y a un socle. Quel est le socle de la gauche version ivoirienne ? Qu’on le veuille ou pas, chaque pays a ses réalités. Avant les idéologies, il y a les histoires. Avant les partis politiques, il y a les figures. Et la Côte d’Ivoire ne fait pas exception. Il n’ya pas de gauche ivoirienne comme on le pense. Tout comme, il n’y a pas de droite ivoirienne. Cette vérité est ressentie par de nombreux citoyens. La véritable question n’est donc pas de savoir si la gauche doit s’unir, mais de comprendre ce qui définit les appartenances politiques en Côte d’Ivoire. Les termes « gauche » et « droite » n’ont aucun sens pour les Ivoiriens. Même pour moi, ces notions sont abstraites. Je me réfère plutôt aux valeurs incarnées par les présidents Houphouët et Gbagbo. C’est à travers leur politique que je comprends ce qu’est la politique libérale, la politique de droite ou le socialisme. Pour moi, celui qui incarne le socialisme, donc la gauche, c’est le président Laurent Gbagbo. C’est ainsi que les Ivoiriens le perçoivent. Nous sommes soit gbagboïstes, soit houphouetistes. Le jour où les défenseurs de l’idée de « il faut unir la gauche » accepteront cette vérité, nous ferons un pas de géant. Nous, qui nous réclamions de la gauche, nous devons assumer notre histoire, notre gbagboïsme. Ce n’est pas faire le culte de la personnalité, c’est la réalité! Assumons ce qu’est devenu Gbagbo. Il est devenu la figure centrale de ce qu’on appelle la gauche ivoirienne. -Ne pas l’assumer, c’est nier notre histoire -Ne pas l’assumer, c’est chercher à rabaisser notre héros comme on aime si bien le faire en Afrique -Ne pas l’assumer, c’est faire le jeu des adversaires de Gbagbo: « vider la gauche de sa substance » C’est tout simplement, réécrire l’histoire pour satisfaire aux besoins des négationnistes version ivoirienne, nier toute une partie de la vie politique ivoirienne, refuser d’admettre ce qu’est Laurent Gbagbo. Laurent Gbagbo, c’est la gauche ivoirienne. La gauche ivoirienne, c’est Laurent Gbagbo. C’est ainsi ! Et ce n’est pas fini, son histoire continue.
Nadiany Bamba, citoyenne ivoirienne, ex-journaliste, militante de base du PPA-Ci, gbagboiste assumée.

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